La vie en rose

Kling : une patte en haut, une patte en bas, côté gauche ! Kling : une patte en haut, une patte en bas, côté droit ! Maintenant, la tête ! Ca y était ! J’étais né ! Des mains me prirent, m’emportèrent. On me glissa dans une boîte. Je m’ennuyais là-dedans, et puis, c’était tout noir ! J’avais peur, j’étais tout serré, j’allais faire des cauchemars ! Un jour, on me prit à nouveau, on me mit dans je-ne-sais-quoi qui avançait. Soudain, je me sentis fatigué et je m’endormis. Puis, je fus secoué par un étrange animal à deux pattes, sans poils, qui me posa sur une étagère. Désormais bien réveillé, je me sentai un peu perdu et regardai partout autour de moi. C’est ce moment-là que choisit une étrange chose pour me hurler dans les oreilles :

-        Ahhhhh ! Au secours !!!! Un ours !

Pris de panique, je me mis à crier aussi :

-        Un ours, un ours, à l’aide !

Une grosse voix répondit :

-        Du calme tout le monde ! Regardez-le ce gros bêta ! Il ne sait même pas qui il est ! Il ne risque pas de vous faire du mal ! Eh bien, j’ai une nouvelle à t’annoncer : tu es un ours ! Et toi, la beauté, arrête de crier ! Tu m’arraches les tympans !

Je restai bouche-cousue, stupéfait d’apprendre à quelle espèce j’appartenais.

 

-        Allons, bonhomme, je me présente, reprit la grosse voix,  je suis le Grand Catalogue du Magasin. Je te souhaite la bienvenue parmi nous... A ta gauche, Poupée Barbie, à qui tu as bien fait peur ! A ta droite, un crocodile, un lapin, un singe, tous en peluche comme toi ! Un peu plus loin, les voitures télécommandées, les trains électriques, les déguisements, les avions et planeurs… Bref, nous sommes tous des jouets, fabriqués et amenés là par des humains. Et si nous fêtions ton arrivée ?

-        Oui, oui, oui, crièrent tous les habitants du magasin.

-         Eh bien, nous organiserons ça, ce soir, à la fermeture. Pour le moment, tu ne connais rien à la vie, tu es un ignorant, nous devons tout t’apprendre ! Suis-moi au rayon informatique ! Je vais te connecter au Grand Ordinateur ! En quelques secondes, tu en sauras autant que nous tous !

Aussitôt dit, aussitôt fait ! Il  planta une de mes griffes dans un trou d’une machine bizarre dont nous nous étions rapprochés. Je sentis alors que mon cerveau évoluait peu à peu. Un tas d’informations arrivait dans ma mémoire. Je devenais savant !

Soudain, on entendit des bruits de pas en provenance de la réserve.

-        tout le monde à son poste !!! hurla le Grand Catalogue.

Aussitôt, les voitures se rangèrent dans le garage, les trains s’arrêtèrent à la gare, les planeurs se posèrent sur l’aérodrome. Barbie, elle, rentra dans sa maison de poupée rejoindre un très beau garçon que les autres appelaient Ken. Quant à moi, je restai statufié sur mon étagère, entouré de mes compagnons en peluche.

Tout à coup, de nombreux humains arrivèrent. Ils parlaient fort, se serraient la main, rigolaient… Certains s’installèrent devant de drôles de machines. « Ce sont les vendeurs. Ils préparent les caisses électroniques » me souffla le Grand Catalogue qui était resté près de moi. Puis je vis, des grands morceaux de verre coulisser et d’autres humains entrèrent. « Maintenant les portes sont ouvertes et les personnes qui s’approchent sont des clients » m’expliqua mon nouvel ami. « Mais, chut,  je ne peux plus te parler… »

 

Au milieu de tous ces gens, je remarquai une personne plus petite, avec des cheveux blonds, qui ressemblait beaucoup à une poupée. Elle se dirigea vers notre rayon et me regarda avec étonnement.

-        Maman, maman, viens voir cet ours en peluche ! C’est lui que je veux ! Je le trouve absolument splendide ! On dirait qu’il est vivant ! Ses yeux m’appellent !

-        Tu ne préfères pas ce lapin blanc ou ce singe rigolo ? Oh ! Et ce crocodile aux dents pointues, il irait bien dans ta chambre !

-        Non, non, c’est lui que je veux !

 

Puis, elle se tourna vers moi, m’attrapa, me serra dans ses bras, cria dans mes oreilles :

-        Bonjour ! je suis Emilie, et je t’aime déjà !

 Je me sentais bien, j’étais heureux…

La maman nous contempla et, souriante, décida :

-        Bon, d’accord, puisque ça te fait plaisir…

En quelques minutes, je me retrouvai successivement sur une sorte de tapis roulant, puis dans un sac plastique, puis dans le coffre d’un véhicule à moteur. Je n’avais même pas eu le temps de dire au-revoir à mes amis. Et la fête n’aurait pas lieu !

Tout allait changer pour moi. Je venais de perdre mes nouveaux amis. Je ne savais pas où on m’emmenait, ni quelles aventures m’attendaient. J’étais vraiment stressé et j'avais mal au ventre. Enfin, on arriva, on me rendit ma liberté. La fillette me déposa sur son lit, dans une chambre toute rose. Elle sortit de petits vêtements roses, d’une grosse malle rose. Elle chercha dans un coffret des bijoux roses, du maquillage rose… Puis, avec tout ça, elle me transforma en fille ! Elle me peignit les griffes des pattes avec du vernis à ongles ROSE !!!

Les jours passèrent… Ma nouvelle vie ne me plaisait pas. Je regrettais vraiment les quelques heures passées dans le magasin de jouets.

Un jour, la petite me fit tomber… Mon œil droit s'arracha, roula sous l’énorme buffet de la salle à manger… Impossible de le récupérer ! Comme je souffrais ! Heureusement, la maman d’Emilie mit un bouton blanc à l’emplacement de mon œil perdu ! Je n’y voyais plus comme avant mais, c’était mieux que rien ! Je ressemblais désormais à un extraterrestre !

Le temps passa et Emilie grandit. Elle ne me martyrisa plus. Fini le vernis à ongles. Fini les habits et les bijoux roses. Fini de jouer à la poupée ! J’étais devenu son confident. Mieux encore que son journal intime ! Alors, un jour, je décidai de lui faire une belle surprise. Le matin de Noël, dès qu’elle fut réveillée, je grimpai jusqu’à son oreille et lui murmurai :

-        Debout, Emilie, le Père Noël est passé ! Cette nuit, je l’ai espionné, caché derrière le sapin. Je l’ai vu déposé un grand nombre de cadeaux. Joyeux Noël, ma puce !

Emilie, stupéfaite, me prit à bout de bras, me regarda très longtemps.

-        Mais… tu parles ??? Ce n’est pas possible ! Je suis en train de rêver !

-        Et oui, je parle !!! Tu peux te pincer si tu ne me crois pas ! Mais, je ne parle qu’à toi ! C’est ton cadeau de Noël ! Attention, c’est un secret entre nous ! Toi aussi, tu dois me faire un cadeau : me promettre de ne PLUS JAMAIS me faire porter du ROSE.